« Le monde scientifique auquel j’appartiens est largement aussi corrompu que le monde politique.» Haroun TAZIEFF

VIRUS2

Développé pour bloquer la multiplication des cellules cancéreuses, l'AZT s'est révélé à la fois inefficace et toxique. En revanche, sa capacité à bloquer un des mécanismes de réplication du VIH en a fait le premier médicament contre le sida. La naissance d'une contre-expertise des malades Vingt ans avant de devenir le pionnier des thérapies contre le sida, l'AZT avait été conçu initialement pour combattre un autre fléau, le cancer.

Les premières molécules d'azidothymidine (AZT) ont été synthétisées en 1964 aux Etats-Unis par Jérôme Horowitz, à la Michigan Cancer Foundation dans le cadre d'un projet de recherche financé par les National Institutes of Health (NIH), qui financent aux Etats-Unis la recherche publique en santé. La thèse d'une origine virale des cancers était alors à l'honneur. L'AZT avait donc été conçu comme une tentative parmi d'autres pour bloquer l'action de ces « oncovirus » en empêchant la multiplication des cellules cancéreuses infectées.

En pratique, pourtant, la molécule fut un échec : inefficace sur les tumeurs et toxique chez l'animal, on n'essaya même pas de la tester chez l'homme. Et elle resta sur les étagères du laboratoire. Tout changera avec l'apparition du sida, au début des années 1980. En 1983, deux équipes, l'une française (menée par Luc Montagnier), l'autre américaine (menée par Robert Gallo) identifient le Virus d'Immunodeficience Humaine (VIH) comme la cause de la maladie. En 1984, Robert Gallo transmet une préparation du VIH au National Cancer Institute. Les chercheurs entreprennent alors de tester toutes les molécules susceptibles de bloquer la réplication du virus dans des cultures de cellules. Pour cela, ils font aussi appel aux chimiothèques des groupes pharmaceutiques, dont celle de Burroughs Wellcome (aujourd'hui partie de GSK).

Fausse piste

Ce laboratoire est l'un des rares à avoir une recherche consistante en matière de virologie, un domaine alors fort peu rentable. C'est que l'actionnaire principal de Burroughs Wellcome est le Wellcome Trust, une fondation à but non lucratif -les arbitrages en matière de recherche ne dépendent donc pas des seuls critères financiers. Dès 1983, le laboratoire confie à Janet Rideout, une spécialiste en chimie organique, la mission d'identifier des molécules potentiellement actives contre le VIH. Après en avoir passé des milliers au crible, elle en retient finalement une quinzaine, dont l'AZT. Si la piste de l'origine virale des cancers s'est « dégonflée » (on a découvert qu'ils ne jouaient un rôle que dans 10 à 20 % des cas), elle a fait progresser les connaissances en matière d'anti-viraux et justifie le réexamen du cas de l'AZT.

Un test sophistiqué permet de démontrer qu'il détruit l'équivalent du VIH chez la souris.Burroughs Wellcome envoie donc un échantillon d'AZT au National Cancer Institute. Trois de ses chercheurs, Samuel Broder, Hiroaki Mitsuya et Robert Yarchoan, démontrent alors que l'AZT bloque l'action de la «transcriptase inverse », une enzyme utilisée par le VIH pour transformer son ARN en ADN et s'intégrer dans le génome de la cellule humaine cible. En février 1985, Samuel Broder prévient Burroughs Wellcome du succès de l'expérience. La laboratoire pharmaceutique et le NIH décident alors de travailler ensemble au montage d'un essai clinique.Ce premier essai, qui inclut 19 patients fin 1985, montre que l'AZT permet de faire remonter le nombre de cellules CD4 (cellules du système immunitaire détruites par le virus).

Devant ces résultats encourageants, une nouvelle étude à plus grande échelle et contre placebo est lancée en juin 1986. Elle porte sur 282 patients. En septembre 1986, après plus de huit semaines de traitement, il y a eu un décès dans le groupe de malades traités par AZT, contre 19 sous placebo, et 24 passages au sida « déclaré » dans le groupe traité par AZT contre 45 sous placebo. D'autres essais suivent.La Food and Drug Administration donne l'autorisation de mise sur le marché en mars 1987.

Mais la molécule se révèle extrêmement toxique et on doit recourir à des transfusions sanguines très fréquentes, en raison de l'anémie qu'elle provoque chez les patients. Mais, surtout, un scandale éclate quand le groupe pharmaceutique fixe le prix du traitement à 10.000 dollars par an. Cette annonce cristallise la colère des patients qui créent le mouvement militant Act Up et organisent une première manifestation devant la Bourse de New York. Lorsqu'en 1989, les résultats d'un nouvel essai conduisent à élargir les critères de prescription et donc les revenus de Burroughs-Wellcome, des militants d'Act Up mènent à nouveau une opération commando à Wall Street, interrompant les transactions boursières pour attirer l'attention des médias. Le président de Burroughs-Wellcome, T.E. Haigler, est convoqué à une audition du Congrès américain et sommé de justifier le prix du médicament. Peu de temps après, à la suite d'une réduction des doses administrées et à une baisse du coût de production, le prix du traitement est divisé par quatre.

http://www.lesechos.fr/info/sante/02065 … -oubli.htm

SIDA, une histoire de l'AZT